Le xylocope
Sa
basse excessive a éclaté soudain dans la salle, investissant
entièrement les tympans qui s’y trouvaient.
Excessive la corpulence du baryton, malgré sa taille de
guêpe.
Excessive la suie de son habit et le vitrail de ses quatre
ailes s’irisant selon l’accroche des
lumières.
Excessif le velu viril du dos et du poitrail bombé de ce
solitaire.
L’écho a paniqué le profane qui fuit en murmurant énorme,
monstre, Satan, jamais vu.
Je
n’ai pas peur, je l’ai reconnu, il vient chaque jour
pour sa visite immobilière de quatorze heures.
Il
rentre par le haut de la porte vitrée, et sur le seuil, jauge
longuement d’un regard circulaire l’ensemble des lieux.
De beaux volumes. Du bois, beaucoup, des poutres, des
anfractuosités de vieille maison. Pas mal du tout. Il a déjà oublié
son expertise d’hier qui l’amenait aux mêmes
conclusions.
Il
s’élance.
Etrangement, il commence toujours par l’écran de mon
ordinateur. Ça le fascine, cette lueur surnaturelle, et il opte
pour une position géostationnaire à dix centimètres de mon nez.
J’évite de trop bouger, j’arrête ma frappe, il
n’est pas agressif mais je n’ai pas envie de tester son
ébauche de dard.
Bof… les nouvelles étant toujours les mêmes sur cette
surface lisse et hermétique, trop polie pour être honnête, il va
voir ailleurs.
À
gauche toutes.
Sur
l’étagère de la cheminée, en hêtre, trône un petit éléphant
en bois de santal. Le parfum plaît bien, et une halte silencieuse
permet de faire à pieds et en détail le tour d’un sujet dur à
se casser la mâchoire. Pas possible d’envisager le percement
d’une quelconque galerie. Il y a bien le palanquin joliment
ouvragé, trop, c’est de la vraie dentelle sur trois côtés et
la pudeur des nymphes à venir en pâtirait.
Adossé à un montant, un fou du roi assis en tailleur offre des
genoux crevassés en chêne bien tentant. Oui mais ils sont vernis,
ces genoux. Mâcher ça ? Des jours et des jours à avoir
l’haleine synthétique.
Les
poutres noires là-haut sont aussi généreusement fendues. Du vieux
bois au coeur tendre. L’insecte plein d’espoir
consciencieux scrute millimètre par millimètre, espère le poinçon
qu’une vrillette ambitieuse aurait amorcé, revient en
arrière, repart, sans se poser une seconde.
Mais
le voici qui bifurque brutalement et fonce au plafond vers la tache
sombre d’une loge possible… hélas en trompe
l’œil. Dépité, il va passer en revue un par un tous les
nœuds, et, bredouillant son amertume grave, revient à
l’éléphant, sait-on jamais.
Puis
recommence patiemment deux ou trois fois l’itinéraire depuis
le début.
Rien
à faire. Tout est trop résistant. C’était pourtant bien ici,
à l’abri des pluies et des vents. L’an dernier, il
avait dû mâchonner jusqu’à la crampe la guimauve molle de
l’intérieur d’un sureau, habitat précaire qui
s’était brisé au premier autan.
Tant
pis ; il reviendra demain, peut-être qu’il a mal
cherché.
Comme chaque jour avant de partir, il ruminera sa contrariété
durant quelques minutes en se cachant dans les pétales secs
d’un bouquet de roses en soie artificielle. Le silence
éclatera alors.
Je
sais qu’ensuite, reprenant confiance, il fera un détour par
ma chambre. Mais je n’ai pas envie d’être bercée au
milieu de la nuit par son vrombissement insistant. Bien sûr, quand
j’arriverai pour l’évacuer, il sera
introuvable.
Patience… Il ne résistera pas longtemps à l’appel
de la vitre contre laquelle il s’écrasera bruyamment,
violemment, sans retenue, avec l’absurde obstination farouche
d’un taureau ailé, même quand j’aurai ouvert un battant
pour lui. Ma main s’avancera derrière le bouclier moelleux
d’un d’essuie-tout épais, et elle le guidera vers la
sortie
Le xylocope de cette photo est
mort. J'ai ressorti ce texte paru dans "le vol de l'escargot" que
j'ai publié chez Manuscrit.
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